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Point de vue – Ambitions d’architecture : Le courage de vivre mieux

Photo : Simon Douville

Par François DUFAUX, professeur et architecte de l’École d’architecture de l’Université Laval

Sommes-nous vraiment libérés du cadre colonial? La réalisation rapide des silos à granules de bois le long du boulevard Champlain suggère qu’exporter demeure un argument sans appel lorsqu’il faut aménager la ville. Les projets colossaux imaginés par des investisseurs privés se défendent sur les émotions d’une image grandiose qui voit dans la hauteur le moyen de ne plus se sentir petit. C’est beaucoup demander à une image.

Concevoir et habiter est un processus qui demande du temps, qui gagne à être soigneusement planifié et conçu. Il implique des investissements d’intelligence, de savoir-faire et de matériaux qui seront progressivement amortis, tant sur le plan financier que social ou culturel. Projeter est aussi un défi lancé au présent ; l’architecture n’a pas à être réaliste dans la mesure où ce qu’elle propose est de transformer la réalité. Faut-il encore que ce défi demeure pertinent, c’est-à-dire qu’il réponde au présent tout en ouvrant une promesse pour l’avenir.

L’acte de construire est intimement lié à l’histoire de Québec. En 1660, le poste de traite de Champlain est devenu une ville, alors que la colonie n’était qu’un projet de peuplement. Le choix d’une architecture de pierre témoigne d’un désir de permanence. Elle évoque la mère patrie, elle affirme l’intention de s’établir au nouveau monde.

Le régime britannique a posé de nouvelles conditions en devenant une colonie commerciale. Les investissements immobiliers ont servi le commerce et ont confirmé le nouveau pouvoir. Entre 1800 et 1820, nos ancêtres ont bâti une citadelle, une cathédrale anglicane, une nouvelle résidence pour le gouverneur et un palais de justice. L’architecture affirmait la supériorité du nouveau pouvoir, tout en laissant la construction des habitants selon leurs traditions et coutumes. Ce cadre politique s’est traduit par une architecture à deux vitesses : une première, favorable au commerce et au cadre politique impérial qui disposaient de grands moyens ; la seconde, destinée aux besoins locaux, qui devait composer avec un principe d’économie.

 

Concevoir et construire est un processus de choix, un parcours à obstacles, un engagement face au temps. L’architecture demeure l’expérience quotidienne d’un environnement qui structure notre relation au monde, aux autres et à nous-mêmes. Une fenêtre nous raconte le jour et la nuit et les quatre saisons. Une porte s’ouvre aux échanges et se referme pour l’intimité. Le choix d’un matériau naturel ou d’imitation raconte notre rapport à l’authentique et aux apparences. Dans une époque sensible à l’image, l’instant présent et l’individualisme, l’architecture demande de vivre au lieu de seulement voir, de penser à aujourd’hui et demain, et, se faisant, de partager avec les autres. Surtout, elle nous invite à avoir le courage de mieux vivre.

Cœur de mailles