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Finlarmoiement : entre la feinte et la création

 

Partiellement : 1679 pulsations. Acrylique et collage sur toile
Partiellement : 1679 pulsations. Acrylique et collage sur toile

/ par François GRONDIN

 

finlarmoiement est un collectif d’artistes virtuels. Multidisciplinaire,
le collectif s’adonne à la performance, aux arts visuels,
à la littérature…
et à la supercherie.

Il n’est pas aisé de faire la lumière sur le collectif finlarmoiement. Selon ce qui a été écrit ou répété ici et là, il aurait été fondé en 2004, mais on lit aussi 2003, 2006, 1999, etc. Ailleurs, il est aussi dit que le collectif « naît et meurt sporadiquement ».

Il apparaît rapidement, en fait, que les membres du collectif s’amusent à entretenir la confusion. Ceux-ci affirment même, sans détour, « ne pas exister » d’où l’appellation « artistes virtuels » dont ils se targuent.

Que Marie Duval Hétu, Martin Nadeau et Louis Rancourt mentent sur leur identité, cela ne fait pratiquement aucun doute. Il faut pourtant bien que des personnes réelles se cachent derrière ces artistes mystérieux. Qui sont-ils? Leur poser la question, c’est déjà un peu se faire prendre à leur jeu.

« L’idée de notre non-existence est un concept qui a une signification et une portée différente pour chacun des membres du collectif » explique Martin Nadeau. « Pour moi, c’est parfois une question purement philosophique, parfois une question d’efficacité, une nécessité. Mais c’est la réponse que je donne aujourd’hui et je pourrais en donner une autre complètement différente dans un autre contexte » rajoute-t-il. Voilà donc la table mise.

57 litres. Encre et duct tape sur carton
57 litres. Encre et duct tape sur carton

Le Grand projet ismiste, l’utopie d’une encyclopédie exhaustive de la pensée humaine

Cette manière qu’a Martin Nadeau de se défiler, moitié amusante, moitié frustrante, semble être une des bases du processus de création de finlarmoiement. On le remarque, par exemple, dans leur Grand projet ismiste dont l’objectif, bien qu’utopique, est sans rime ni mesure assumé avec fermeté par les trois artistes. Le projet aurait vu le jour il y a plusieurs années, avant même la naissance officielle du collectif. « Il nous fallait un texte fondateur, mais on était incapables de s’entendre sur le manifeste à écrire », raconte Louis Rancourt. « On a donc choisi d’écrire celui de l’ismisme (le ism des isms) dans lequel on s’est engagés à rédiger tous les manifestes imaginables. Notre but est à la fois de répertorier et promouvoir toutes les écoles de pensées tout en les invalidant toutes en faisant aussi la promotion des écoles de pensées contraires. »

Réunir et signer absolument tous les manifestes, ceux déjà écrits comme ceux ne l’ayant pas encore été, tel est l’objectif du projet. L’entreprise est plus que colossale et c’est pourquoi finlarmoiement demande l’aide du public. Les visiteurs de leur site web sont en effet invités à déposer des manifestes ou à en créer de nouveaux en utilisant les différents outils mis à leur disposition par le collectif. Vous pouvez utiliser le Formulaire de création de manifestes-éclairs, le Générateur de manifestes ou le principe de Manifestes glissants pour produire, plus ou moins efficacement, votre propre manifeste et le transmettre
à finlarmoiement.

Les visées officielles du Grand projet ismiste sont incontestablement irréalistes, mais le projet, en lui-même, n’en devient pas pour autant inintéressant. À travers les différents outils proposés pour créer de nouveaux textes revendicateurs, finlarmoiement offre en fait une suite d’activité de création littéraire à saveur oulipienne sous le thème du manifeste. Il suffit d’accepter de travailler un peu dans le vide pour finir, après tout, par s’y amuser beaucoup.

J’écrirai un livre de titre, comme on éructe un sapin

Dans la même veine, lors de la première édition du festival Québec en toutes lettres en 2010, Martin Nadeau lançait son recueil J’écrirai un livre de titres, un recueil, comme son nom l’indique, pratiquement uniquement composé de titres. Martin Nadeau expliquait alors avoir refusé d’arrêter son choix sur un livre unique à attacher à chacun des titres proposés, préférant plutôt laisser au lecteur le soin de construire lui-même, mentalement, un ou plusieurs récits pour chaque intitulé.

Pour animer ce lancement, le collectif présentait aussi « l’installation picturale-participative » Comme on éructe un sapin : une série de toiles munies de velcro sur lesquelles le public était invité à coller, dans l’ordre qui lui plaisait, des mots écrits sur des bandes de toiles. Encore une fois, le résultat de la performance s’avérant être un texte décousu composé par le public, les membres du collectif venaient de créer quelque chose sans véritablement se mouiller.

Parce que le carton les emballe

« Si l’art existe ( nous sommes ouverts aux discussions à ce sujet ), notre art existe… c’est une certitude » affirme le collectif dans son texte de démarche artistique. Collé à ce texte, un carton d’emballage sur lequel on peut voir, dessiner d’un trait quasi enfantin, un éléphant rose debout sur ses pattes arrière fixant, devant lui, une cuvette de toilette. « L’œuvre » s’intitule 57 litres.

Des cartons semblables, finlarmoiement nous en propose par dizaines, et nous les présente toujours comme du « grand art ». Est-ce pour se moquer ? Est-ce par ironie ? Non, selon les dires mêmes des membres du collectif. « Nous aimons l’art plus que notre propre personne et, s’il nous arrive de l’écorcher, c’est que notre amour est féroce » indique Louis Rancourt dans un texte paru dans L’Âcre registre, leur journal de bord. Selon Marie Duval, ce qui est proposé s’inscrit en fait dans une réflexion expérimentale trouvant très bien sa place dans le monde de l’art contemporain : « Nous tentons d’amener l’art à sa plus simple expression. Bien sûr, cela a été fait des centaines de fois dans l’histoire de l’art. Cependant, le plus souvent, ce type d’art trouve sa valeur dans la personnalité de l’artiste, dans son prestige et dans les anecdotes qui l’entourent. Ce que nous voulons observer c’est : qu’arrive-t-il lorsque les artistes derrière ce genre d’art prétendent ne pas exister ».

Prétendre ne pas exister

Il s’agit là, pratiquement, d’une confession. Marie Duval Hétu affirme elle-même « prétendre » ne pas exister. Il y a donc bien de vraies personnes derrière ses artistes se disant virtuels. Mais relever cette fausse note dans son discours n’ébranle en rien Marie Duval, ni les deux autres membres du collectif. Lorsqu’on s’amuse à mêler sans trêve vérité et mensonges, les équivoques ne sont qu’eau au moulin

Et le moulin ne manque pas d’eau. Depuis quelques mois, en effet, finlarmoiement nous invite à participer aux audiences virtuelles de la Commission finlarmoiement sur la non-existence de Réjean Ducharme, une commission d’enquête présidée par les trois artistes virtuels et ayant pour but de démontrer que l’énigmatique auteur Réjean Ducharme, tout comme eux, n’existe pas. Les témoignages recueillis sur leur site web orienteront les conclusions du rapport de la Commission dont le dépôt aura lieu le 22 octobre 2011 à 17 h pendant le festival Québec en toutes lettres.

Commission d’enquête? Une supercherie sans doute… une autre! Et pour l’apprécier à sa juste valeur, il faut entrer dans le jeu.

Marie, Martin et Louis lors d’une de leurs rares apparitions publiques à l’occasion du 9e laboratoire Ismiste. Photos Pierre-Marc Laliberté
Marie, Martin et Louis lors d’une de leurs rares apparitions publiques à l’occasion du 9e laboratoire Ismiste. Photos Pierre-Marc Laliberté
Cœur de mailles