Accueil / 2014 – Vol. 8 No 2 / Toffler et son idole

Toffler et son idole

Photo Kim Damboise
Photo Kim Damboise

Toffler et son idole (Ou Qui n’a jamais fredonné une chanson country?)

Toffler, bourgade de 250 habitants, nichée dans les montagnes abruptes de l’Abitibi. 22 décembre, nuit froide et sans lune, Evariste Fortune, dit « Avarice », assiste impuissant à l’incendie de son usine de sciage : son gagne-pain s’envole en fumée…

Au même moment, sa femme, Éphiquénie, accouche d’un beau et gros garçon joufflu, tout en voix, baptisé Victor par sa mère, mais surnommé « Revers de fortune » par le père pour souligner la perte de son entreprise.

Victor grandit.

Un jour, son oncle Ephrem, rongé par l’arthrite, lui cède sa vieille guitare. Victor venait de découvrir l’eldorado. Il écoutait inlassablement, dans son vieux pick-up, les chansons de Willie Lamothe, de Paul Brunette, de Johnny Cash, de Willie Nelson. Il usait les cordes de sa guitare fatiguée en chantant toutes les ballades, en baragouinant l’anglais. La musique et la chanson country conquirent son cœur et transportèrent sa raison vers des contrées lointaines.

Cependant, il faut travailler, mettre du beurre sur ses toasts.

Il s’engage donc comme camionneur en fixant bien ses conditions : du lundi au vendredi, pas plus. Retour à Toffler toutes les fins de semaine. Parce que notre jeune espoir donne des spectacles dans le bar de Toffler les vendredis et samedis soirs. Débuts des plus modestes, certes, mais le bouche-à-oreille fait son œuvre. Le bar est envahi par des jeunes boutonneux, des vieux nostalgiques et des jolies jeunes filles hystériques. Jusqu’au curé et à son fidèle vicaire en soutane qui en oublient tous deux leur statut ecclésiastique!

La renommée de Victor traverse les frontières : de Nashville à Memphis, en passant par Bâton Rouge, on fredonne partout ses ballades.

« Revers de fortune » baptisé par son père devient « Rêves de fortune ». Sans le « r » à la fin.

Les contrats s’accumulent pour Victor, il est premier au palmarès pendant des semaines. Pendant ce temps, le bled de Toffler végète et dépérit : il a perdu un enfant du pays, son idole.

Dans la sombre forêt abitibienne, on entend souvent, la nuit, le vent du nord siffler tristement dans les épinettes. Le hibou ulule sa peine et les loups poussent des hurlements plaintifs à la lune.

Ce récit est fictif. Toute ressemblance avec une personne ou un village n’est que pure coïncidence.

Cœur de mailles