Accueil / 2016 - Vol. 10 No 2 / Réinventer l’espace construit

Réinventer l’espace construit

Agglomération du collectif 1x1x1. Initiation aux notions de construction par l’utilisation d'un seul matériau, des panneaux de carton ondulé double, modulés en trois tailles. Divisés en plus de 1800 morceaux, la multiplication et l’empilage des éléments créent une présence massive et complexe tout en restant transparents et aériens. L'installation rappelle ainsi la porosité et la richesse des villes qui se développent de façon quasi organique à partir d'éléments somme toute répétitifs et artificiels. Photo Olivier Vallerand
Agglomération du collectif 1x1x1.
Initiation aux notions de construction par l’utilisation d’un seul matériau, des panneaux de carton ondulé double, modulés en trois tailles. Divisés en plus de 1800 morceaux, la multiplication et l’empilage des éléments créent une présence massive et complexe tout en restant transparents et aériens. L’installation rappelle ainsi la porosité et la richesse des villes qui se développent de façon quasi organique à partir d’éléments somme toute répétitifs et artificiels. Photo Olivier Vallerand

L’installation architecturale

Nous avons vu naître au cours des dernières années plusieurs projets d’intervention urbaine au sein de la ville de Québec: Les Passages Insolites, le Parking Day, le Stationnement pour Piétons de la 3e Avenue, etc. Alors que la pratique traditionnelle en architecture implique de nombreuses contraintes, dont celle de la durabilité, les architectes voient dans cette foule de nouveaux projets une opportunité de sortir du cadre habituel de leur pratique. C’est ainsi que nous avons vu naître chez nous un mouvement d’installation architecturale qui, pourtant, était déjà bien présent ailleurs dans le monde depuis plusieurs années. Pierre Thibault, architecte émérite de la ville de Québec et professeur à l’École d’architecture de l’Université Laval, consacre d’ailleurs, depuis plusieurs années, une grande partie de sa pratique à l’installation. S’éloignant de la fonction habituelle de l’architecture, l’installation architecturale propose un regard nouveau sur l’espace public et questionne les limites de la discipline en redéfinissant les manières d’aborder l’espace construit. Quelques jeunes architectes et designers urbains – Émilie Benoit-Beaulé, Jean-François Laroche, Alexandre Hamlyn, Gabrielle Blais-Dufour ainsi que les membres des collectifs 1x1x1, l’Atelier Le Banc et PLUX5.– nous parlent de cette facette de la discipline.

La Transat de l'Atelier Le Banc. Village éphémère, Montréal (2014) Formé de jeunes professionnels en design urbain, en aménagement du territoire et en architecture, le collectif souhaite penser de façon exploratoire, voire informelle, la transformation de la ville contemporaine. LE BANC entend mener une réflexion sur l’appropriation collective de l’espace urbain et l’implication citoyenne à Québec. BAZZART - Photo Jean-Michel Seminaro
La Transat de l’Atelier Le Banc. Village éphémère, Montréal (2014)
Formé de jeunes professionnels en design urbain, en aménagement du territoire et en architecture, le collectif souhaite penser de façon exploratoire, voire informelle, la transformation de la ville contemporaine. LE BANC entend mener une réflexion sur l’appropriation collective de l’espace urbain et l’implication citoyenne à Québec.
BAZZART – Photo Jean-Michel Seminaro

« Pour les jeunes architectes, les premières années de carrière passent par le stage obligatoire, qui dure quelques années. L’installation architecturale représente donc une opportunité de réaliser un projet qui nous est propre, que nous contrôlons réellement et, surtout, que nous pouvons construire », relève Jean-Philippe Saucier de PLUX.5. Pour Olivier Vallerand, membre de 1x1x1, c’est une possibilité de travailler sur certaines réflexions en dehors de sa pratique régulière. Un réel espace de jeu, l’installation architecturale est peu contraignante et peut être réalisée avec peu de temps et peu de moyens. « Sans l’aspect terre à terre qu’impose habituellement l’architecture, on peut se permettre d’être spontanés et suivre nos idées sans se poser trop de questions », souligne Émilie Benoit-Beaulé. La spontanéité est présente au niveau de la forme et de l’utilisation parfois saugrenue des matériaux, mais toutefois, l’intention est toujours très réfléchie. Selon Alexandre Hamlyn, l’installation architecturale permet aux jeunes praticiens de donner une forme tangible à leur vision de la vie en collectivité. « C’est un laboratoire sur les formes et les matériaux, mais c’est aussi un laboratoire sur la société », renchérit Jean-Philippe Simard de l’Atelier Le Banc. En créant un espace dans lequel nous pouvons nous immerger complètement, les créateurs invitent les gens à vivre la ville différemment et à interagir avec leur environnement et avec les autres individus qui s’y trouvent.

Comme bien des domaines plus pointus, l’architecture peut être un milieu assez fermé dans lequel les architectes ont parfois l’impression de ne se comprendre qu’entre eux. L’installation architecturale a permis de toucher les gens de façon directe au cours de leurs déambulations urbaines. On vise autant à relever des espaces oubliés (Petite Vie aux Passages Insolites 2015 : Francis Fontaine, Luca Fortin, Pascale Labelle) qu’à redéfinir ceux que nous abordons déjà à tous les jours (Stationnement pour Piétons sur la 3e Avenue du Groupe A / Annexe U ou encore le S.P.O.T. des Étudiants de L’École d’architecture de l’Université Laval). Ayant le plus souvent pour but d’inviter les gens à interagir avec l’espace qui les entoure, l’installation architecturale permet de tester la façon dont les passants se comportent dans un espace, ce qui peut éventuellement être réinvesti à l’échelle du bâtiment ou de l’intervention urbaine durable, souligne Émilie Benoit-Beaulé. L’installation architecturale est intimement liée au mouvement d’urbanisme tactique, qui peut impliquer non seulement des architectes et designers, mais aussi des citoyens. Cette alliance permet de construire « par le bas », comme l’explique Jean-François Laroche, puisqu’elle implique directement l’utilisateur dans le processus de création.

Pour l’explorateur urbain averti, il y a une différence notable entre l’installation architecturale et l’installation artistique. Nous pouvons d’ailleurs voir une juxtaposition directe des deux approches à chaque édition des Passages Insolites. Alors que l’installation artistique est davantage contemplative, l’installation architecturale est plutôt immersive. Elle invite le passant à se promener, à toucher et à requestionner sa propre relation avec l’espace urbain. « Les questions qu’on se pose sont différentes. L’architecte questionne d’abord et avant tout l’espace public et amène le passant à être plus attentif et à regarder différemment ce qui se trouve autour de lui », explique Olivier Vallerand. « Au lieu de créer un objet autour duquel les gens tournent, on crée un environnement dans lequel les gens entrent. On poursuit une quête de sens spatial et une recherche de nouvelles sensations », ajoutent Alexandre Hamlyn et Gabrielle Blais-Dufour.

Tous soulignent le fait que les villes font preuve d’une ouverture de plus en plus grande lorsqu’il est question d’interventions urbaines éphémères. À Québec, en plus des quelques projets qui reviennent à chaque année, on a pu découvrir cet été l’Humanorium, « L’étrange fête foraine » d’Ex|muro sur les Plaines d’Abraham, où un projet du groupe BGL fut installé. De plus, les restaurants de certaines rues commerciales du centre-ville ont étendu leurs terrasses à même la rue. Serait-ce inspiré de projets éphémères comme les Stationnements pour piétons et les placettes de l’Atelier Le Banc?

Non seulement cette ouverture de la part des municipalités offre-t-elle une fenêtre d’opportunités aux jeunes créateurs, mais elle permet aussi de créer des précédents afin de changer notre façon d’appréhender la ville. « Si nos villes pouvaient être remplies de ces petites choses-là, la vie serait beaucoup plus agréable! » nous confie Jean-François Laroche. Espérons que cette effervescence n’est pas prête de s’essouffler!

1x1x1.org

atelierlebanc.ca

plux5.wordpress.com

Cœur de mailles