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Maître créateur, libre et indépendant

Photo Jean-François GRAVEL

 

ROBERT LEPAGE

“ Je viens d’un monde où nous pouvons
tout changer. ”

“ …il a fallu d’abord inventer un langage, un vocabulaire, une machine… ”

“ Les gens d’autres pays se retrouvent dans le cinéma québécois et ça, c’est très sain. ”

Figure inspirante à Québec s’il en est une, Robert Lepage est de loin le créateur québécois le plus actif sur la scène internationale. Propulsé aux quatre coins du globe à longueur d’année, des projets plein les bras, il n’en finit pas de surprendre, d’ébahir. S’il est vrai que Robert Lepage est reconnu pour ses œuvres théâtrales monstres, ses opéras et ses collaborations de prestige, son penchant pour le cinéma demeure un peu plus discret. Serait-ce que ses expériences l’ont laissé sur sa faim? Mise au point sur un autre média de l’artiste.

Bazzart : Monsieur Lepage, vous êtes un fidèle disciple du work in progress. Est-ce que cette façon de faire vous a causé quelques difficultés dans la mise sur pied de vos projets en cinéma?

Robert Lepage : Je viens d’un monde où nous pouvons tout changer. Si le spectacle ne marche pas le soir de la première, le lendemain, nous pouvons le réécrire, le remettre en scène. Nous nous réajustons, et nous finissons par aboutir au spectacle. Le cinéma n’offre pas ça. Pour avoir cette souplesse, il faut travailler avec des moyens qui sont flexibles, il faut accepter – et que les gens avec qui nous travaillons acceptent – que nous puissions tout refaire. Ça veut dire travailler avec des plus petites équipes, prendre le temps de faire les choses, mais aussi travailler avec beaucoup moins de moyens et plus de risques. Mais il faut que les créateurs aient cette liberté-là parce que, sinon, le film est ce qui a été pondu le soir de sa première diffusion et ils sont pris avec.

Bazzart : L’une de vos nouvelles productions médiatiques est une coréalisation avec Pedro Pires. Sous sa forme théâtrale, Lipsynch est magistrale et se traduit en une pièce qui dure neuf heures. Dans la formule cinéma, nous retrouvons trois personnages de Lipsynch, répartis en trois courts métrages, qui, ultimement, formeront le long métrage Triptyque. Celui-ci se dévoilera d’ailleurs au compte-goutte au cours de la prochaine année. Comment vous y prenez-vous pour arrimer votre manière de travailler à la machine de production cinématographique? Concrètement, comment travaillez-vous votre cinéma?

Robert Lepage : Ça fait deux ans que nous tournons on and off. Cinq jours de tournage, puis nous disparaissons pour trois mois. Ensuite, nous faisons un autre trois jours, et nous disparaissons pour un autre deux mois… Nous sommes une petite équipe, très petite équipe, Pedro Pires et moi. Pedro sait tout faire, il est capable de réaliser, de monter, de faire ses propres effets spéciaux. Il fait tout avec son petit ordinateur. Nous ne sommes pas pris avec la machine de production habituelle. Et les acteurs acceptent de travailler à notre manière et d’assurer une pérennité à leur personnage sur deux ans et demi. Nous montons le film, nous le visionnons, il manque une scène, nous l’écrivons, nous rappelons l’acteur, nous repartons avec les caméras… Nous écrivons au fur et à mesure. Le grand avantage de fonctionner de cette façon-là, c’est que ça fait des films plus cohérents, plus touchants, plus intéressants, plus authentiques. Si nous voulons que le contenu des films change, il faut aussi changer la manière de faire. Alors, avec Lipsynch, le projet était de faire une tentative avec trois premières histoires, et de faire des courts métrages d’environ une demi-heure chacun, réagencés ensuite. S’il y a de l’intérêt après cette première partie, nous ferons le reste, nous tournerons les six autres personnages.

Bazzart : Avez-vous travaillé dans cette même optique avec Le Moulin à images? Sur les six années qu’a duré le projet, aucune n’a présenté les mêmes séquences.

Robert Lepage : Le Moulin à images, c’est d’abord et avant tout une machine à images. Le prétexte, ce sont les 400 ans de Québec. Sauf qu’il a fallu d’abord inventer un langage, un vocabulaire, une machine qui s’appelait le moulin à images, qui intégrait aussi la Bungee et la méthode de projection que nous avons développée. L’idée du Moulin à images était d’inventer une façon de faire de la projection architecturale pour raconter une histoire. Puis, avec la Ville, nous nous sommes embarqués dans un contrat sur cinq ans, mais nous ne pouvions pas fêter les 400 ans de Québec pendant cinq ans… Alors, nous avons essayé de changer la formule et, cette année, nous essayons quelque chose de beaucoup plus radical. Ce qui fait qu’en réalité, Le Moulin à images, c’est un outil. Le contenu, il faut qu’il change, il faut qu’il étonne, qu’il se mette en danger, qu’il prenne des chances.

Bazzart : En 2006, Téléfilm Canada vous refusait le financement pour votre projet La Trilogie des dragons. Vous vous êtes résigné à ne plus faire de cinéma après La face cachée de la Lune, film qui a pourtant remporté plusieurs prix internationaux prestigieux. Comment vous êtes-vous réconcilié avec le cinéma?

Robert Lepage : En 2006, ils nous ont refusé un projet qui, je pense, était très intéressant. Il fallait se mettre à genoux devant Téléfilm Canada, devant les instances qui financent, et c’était absurde. C’est une machine et une mécanique qui ne ressemblent pas du tout à ce qu’on fait. Plutôt que de prendre les armes et d’aller au front, j’ai mis une croix là-dessus. C’est vraiment plusieurs années plus tard que Lynda Beaulieu, qui est à la fois mon adjointe et ma sœur, a dit que nous pouvions essayer de trouver une façon de structurer le projet en dehors des balises habituelles pour me permettre de travailler à ma façon. Beaucoup des fonds venaient de mes poches, mais bon, au moins, nous avions le contrôle. Et finalement, nous avons trouvé des gens intéressés à travailler sur notre projet, comme l’ONF, comme les gens de la SODEC, qui se sont joints à nous éventuellement. Notre structure de production est très différente de ce qui se fait au Québec. Il faut que les artistes prennent en main les structures et les réinventent. C’est la seule façon de changer le cinéma, de changer le contenu, de changer les thèmes, de changer les histoires qu’on raconte.

Bazzart : Pour revenir sur votre projet de courts métrages, à l’instar de La face cachée de la Lune, l’histoire a d’abord été écrite pour le théâtre. Quel est l’intérêt de plonger la même histoire dans l’univers du cinéma après l’avoir présentée au théâtre?

Robert Lepage : L’intérêt, c’est de finir l’histoire. Le théâtre peut amener une histoire jusqu’à un certain point, le cinéma peut la prendre et l’amener plus loin ou ailleurs. Et je me suis rendu compte qu’entre le théâtre et le cinéma, il y a le roman. Et le roman, lui, il est beaucoup plus proche, plus cousin du cinéma que du théâtre. Nous ne pouvons pas prendre une pièce et la mettre à l’écran, ça ne marche pas. Alors, quand nous nous mettons à penser à une pièce de théâtre comme si c’était un roman, nous nous rendons compte que nous sommes beaucoup plus proches du cinéma. Et il y a beaucoup de choses au théâtre que nous avons essayé de dire et qu’au cinéma, deux plans, le bon montage, la bonne musique et tout a été compris. Lipsynch, c’était neuf heures… En faisant les films, nous nous rendons compte que la pièce n’a pas sorti tout le jus qu’elle avait à donner.

Bazzart : Selon certains intervenants en cinéma au Québec, le cinéma québécois est en difficulté. Selon vous, quel est le problème sous-jacent du cinéma actuel?

Robert Lepage : Ce qui divise le débat, c’est que les gens parlent de l’Industrie du cinéma. Si vous parlez de l’Industrie du cinéma, moi, je n’en fais pas partie, je ne sais pas comment ça fonctionne et ça ne m’intéresse pas. Si vous me parlez de la forme d’art qui s’appelle le cinéma, ça, c’est une autre affaire. Les règles n’ont rien à voir avec l’Industrie du cinéma. Je ne dis pas qu’il faut faire abstraction de l’industrie et de ventes à l’étranger et de coproductions, ça fait partie de l’affaire, sauf que si le film est bon, il va se diffuser, il va se vendre, point à la ligne. Dans le monde du spectacle, oui il y a une « affaire » qui s’appelle l’industrie du spectacle, mais la plupart des artistes ne sont pas préoccupés par l’industrie; ils veulent faire un bon show. Le cinéma, ça coute cher à faire. C’est pour ça qu’on parle tout le temps d’argent. La crise du cinéma au Québec, c’est une crise de l’industrie, pas de la forme d’art. Sur le plan créatif, le cinéma québécois est en santé. Il continue à s’illustrer partout dans le monde, à être invité dans les festivals, à être vu par d’autres gens.

Bazzart : Y a-t-il de l’espoir de concilier les deux?

Robert Lepage : Avec les nouvelles technologies et les nouveaux moyens de production, ça réduit les coûts. Il y a une démocratisation des moyens qui fait en sorte que c’est plus accessible aux jeunes créateurs et au cinéma indépendant. Ils réussissent à s’exprimer sans se financer avec le nom d’une vedette. Souvent, ce qui fait le succès d’un spectacle, c’est son audace, sa nouveauté, l’intelligence avec lesquelles le propos a été développé, puis exprimé. Malheureusement, avec le cinéma, nous sommes à la merci des producteurs, des distributeurs, de ceux qui financent. Ça devient une machine énorme et tout d’un coup, on dilue beaucoup, on censure beaucoup ce qu’on veut dire. J’ai rarement été satisfait, et même heureux, de faire mes projets de films jusqu’à ce que je me débarrasse de toutes ces structures-là et que je me finance moi-même mon cinéma. J’ai fait La face cachée de la Lune avec Michel Langlois, mon partenaire. Nous avons travaillé avec beaucoup moins de moyens, mais énormément de liberté et avec les nouvelles technologies.

Bazzart : La liberté semble être au centre de vos créations. Fait-elle partie de votre définition du cinéma indépendant?

Robert Lepage : Quand on dit cinéma indépendant, il y a l’idée d’indépendance, et cette idée vient avec celle de la liberté. L’exploration, prendre des chances… Libre de toute contrainte. Il y a des gens qui vont dire que le cinéma indépendant a aussi son système économique et qu’il est aussi une industrie… Oui, parce qu’avec le temps, les gens ont mis en place des Sundance festival et des structures pour le cinéma indépendant. Et le cinéma indépendant est maintenant prisonnier de ces structures-là. À partir du moment où il commence à ressembler à d’autres choses, à être produit avec une formule, même si la formule avantage le cinéma indépendant, il n’est plus indépendant.

Bazzart : Comment décririez-vous le cinéma québécois d’aujourd’hui? Diriez-vous qu’il a atteint sa maturité?

Robert Lepage : Il s’est universalisé. Avant, le Québec était obsédé de faire des histoires internationales. Les gens ne parlaient plus avec leur accent local, ils essayaient de plaire à tout prix au marché international, et il s’est cassé la margoulette. Maintenant, il fait un cinéma universel. Les gens commencent à produire des films où ils ne sont pas gênés que l’histoire se passe ici avec la culture d’ici. Étonnamment, nous rejoignons des gens partout dans le monde! Les films parlent de la réalité d’ici, mais c’est une réalité qui trouve écho ailleurs. Les gens d’autres pays se retrouvent dans le cinéma québécois et ça, c’est très sain. Le cinéma québécois se débrouille très bien. Mais c’est sûr que les gens qui vendent des tickets vont dire le contraire.

Ainsi, le cinéma québécois va bien et s’illustre de belle façon. Pendant ce temps, l’industrie subit les faibles retours sur investissements des films québécois sur son propre territoire. Les artistes souffrent des structures de production rigides et lourdes qui les forcent à moduler leurs propos. La solution que propose monsieur Lepage : revenir à un cinéma malléable dans sa structure, investir dans les moyens technologiques novateurs et raconter des histoires qui ont un sens pour nous. Le cinéma doit se réinventer et utiliser davantage les nouvelles plates-formes de diffusion comme le Web. « C’est un peu comme la crise que vivent en ce moment les auteurs dans le monde du roman. Les maisons d’édition ferment parce que tout le monde télécharge sur le Web. Les auteurs savent qu’il n’y a plus la machine d’avant pour vendre leurs livres. Il faut s’inventer des structures et des manières de faire. »

Cœur de mailles