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Les jumeaux du trash

Thierry BOUFFARD. Photo Catherine BENOIT
Thierry BOUFFARD. Photo Catherine BENOIT

FESTIVAL OFF-COURTS TROUVILLE

« Le film est un médium collectif. Il faut accepter qu’il soit filtré à travers les yeux du directeur photo, du directeur artistique et du monteur. »

« Le film est un médium collectif. Il faut accepter qu’il soit filtré à travers les yeux du directeur photo, du directeur artistique et du monteur. Le résultat peut s’éloigner un peu de l’idée de départ, mais c’est pour la bonne cause. »

Vous l’avez peut-être déjà aperçu filmer dans une rue du centre-ville de Québec. En avril, ce sera en Normandie que Thierry BOUFFARD braquera sa caméra, dans le cadre du projet d’échanges cinématographiques Import/Export. Et comme un échange ne se fait jamais à sens unique, Thomas LESOURD, réalisateur français, est de passage ce printemps dans la Belle Province pour propager son humour déjanté.

Thierry Bouffard est attablé devant son café. « ‘Scuse-moi, je viens d’arrêter de fumer! J’suis pas tout à fait là! » Il a probablement choisi le pire moment pour cesser la nicotine. Invité par le festival Off-Courts Trouville, le réalisateur s’envolera bientôt pour la France, reconnue pour ses nombreux adeptes inconditionnels du tabac. Qu’importe, il a hâte de mettre en images le scénario de court-métrage qu’il a mijoté pour Import/Export.

L’histoire implique un quinquagénaire, sa fille et sa nouvelle amoureuse, partis mettre la ville à sac. Le pillage tourne au vinaigre et le trio de bandits se réfugie dans un champ. Des liens d’amitié se tisseront entre les deux femmes, que tout semblait opposer. « L’idée est de présenter une situation humaine classique. Un foyer sur deux a vécu l’arrivée d’une belle-mère. Mais je veux transposer cette réalité dans un contexte absurde, avec l’idée du braquage », explique Thierry Bouffard.

Avec la création du collectif Formika, formé avec des collègues vidéastes il y a plus de dix ans et maintenant dissout, il nous a habitués à une filmographie qui repousse les limites du bizarre et du trash. « Que l’on aime ou non ce qu’il fait, ses films ne laissent personne indifférent », reconnaît la directrice des opérations québécoises d’Off-Courts, Émilie Moreault. À voir absolument, sa dernière fiction, Crac Boum Hue (disponible sur le DVD de Bazzart, voir page 5), où se côtoient violence gratuite et humour débridé. Le tout est soutenu par une direction photo impeccable de son complice François Gamache. Jouissif.

Thierry Bouffard se défend pourtant d’être un cinéaste de l’esthétique. Pas le genre à se focaliser sur des détails de couleurs de ciel. « Ce n’est pas ma priorité. Je préfère me concentrer à préparer les comédiens et à travailler le découpage technique. Refaire une prise 25 fois, ce n’est pas être conséquent avec les impératifs budgétaires du cinéma québécois. »

Et même s’il a eu carte blanche de la part d’Off-Courts pour l’écriture du scénario, nulle question pour lui de porter un chapeau de dictateur sur le plateau. « Le film est un médium collectif. Il faut accepter qu’il soit filtré à travers les yeux du directeur photo, du directeur artistique et du monteur. Le résultat peut s’éloigner un peu de l’idée de départ, mais c’est pour la bonne cause. »

La vision de Thierry Bouffard est entièrement partagée par celle de Thomas Lesourd, son vis-à-vis français. La bande d’Off-Courts a visé juste en faisant appel à lui comme homologue européen de monsieur Bouffard. Autodidacte prolifique (fictions, vidéoclips, publicité, séries Web), le trublion met en scène des univers parallèles captivants, au risque de déranger parfois. Son œuvre Horrible Boy, taxée à tort de raciste, a été boudée par les festivals. En effet, la finale du film provoque un léger malaise. Mais avec son ton caustique, ses images léchées et son montage toujours dynamique, le réalisateur épate et sort du lot.

Habitué du Québec, il a réalisé un clip pour Charlie Foxtrot, en plus de Wiccanthropy, une docu-fiction qui aborde le quotidien d’une sorcière contemporaine. Il en garde l’un de ses plus beaux souvenirs de tournage. « C’est dire si je suis heureux et impatient de revenir pour mon prochain film! Le principe du regard de deux réalisateurs sur le pays de l’autre et tout le système d’échange qui va autour est très intéressant. »

Cette fois, il mettra en scène l’ascension d’un homme au poste de premier ministre du Québec. Or, tout juste avant de donner son premier discours comme chef d’État, cet homme apprendra qu’il est le petit-fils d’Adolf Hitler. Rien de moins. Le film brocardera les stratagèmes mis en place par son équipe électorale pour atténuer la nouvelle dans les médias. « Les politiciens sont souvent plus préoccupés par leur image dans les journaux que par l’avenir du pays qu’ils représentent », soulève Thomas Lesourd.

Photo Thomas LESOURD
Photo Thomas LESOURD

Et pourquoi le Führer? « Je regardais une émission selon laquelle il aurait eu des enfants qui ont changé de nom et qui se sont cachés après la guerre. J’ai tout de suite pensé à ces petits-enfants dans l’ignorance de leur terrible ascendance. » Peu de temps après, Thomas Lesourd assistait aux élections québécoises, en direct du festival Off-Courts à Trouville. Un véritable moment de ferveur, selon lui. « Tout ça offre un terreau vraiment intéressant à explorer dans un film. J’ai immédiatement lié les deux événements. Et si cet homme, le jour le plus important de sa vie, apprenait une des pires choses possibles? »

Le tout sera filmé en plan-séquence à l’aide d’une caméra à l’épaule. Une méthode que le cinéaste, grand amateur de jeux vidéo, affectionne tout particulièrement. « Ce procédé place le spectateur en temps réel. Il est prisonnier des événements et du temps qui passe, sans avoir ce confort créé par une ellipse. Mon but est que l’on ressente au plus près la montée d’angoisse du personnage. De plus, ajoute-t-il, ça offre un espace de création plus grand pour les comédiens, qui vivent les situations de A à Z, sans qu’on les interrompe. La caméra s’adapte à leurs mouvements, et non l’inverse. »

Comme son alter ego québécois, Thomas Lesourd séjournera une dizaine de jours dans son pays d’accueil. Pendant trois jours, il aura à sa disposition de l’équipement et une brochette de techniciens issus de la coopérative Spirafilm. Et c’est là tout l’intérêt du programme Import/Export : vivre une expérience de tournage à l’étranger dans un environnement de production professionnel.

Off-Courts Trouville, qui cumule les partenariats de distribution, a contribué à donner une visibilité internationale à une dizaine de cinéastes de la relève depuis 2005. Pierre Boulanger (Courte Paille), Carnior (3 hommes et un masque de fer) et Christian Laurence (L’astronaute) se sont prêtés au jeu. Nommons aussi Guillaume Lonergan (L’autocar, vendu à TV5 Monde), ou encore Patrick Boivin, qui a vu son court-métrage Le Queloune distribué en Australie. Chaque année, France Télévisions assure la diffusion d’au moins un des deux films produits dans le cadre d’Import/Export.

Cœur de mailles