Accueil / 2014 – Vol. 8 No 3 / Le monde comme terrain de jeu

Le monde comme terrain de jeu

REGARDS CROISÉS

LE MONDE
COMME TERRAIN DE JEU

/ par Gabrielle MASSÉ

S’expatrier.

Le temps d’une tournée ou pour la vie.

Pour chercher des traces du passé? Pour stimuler la création? Pour tisser des liens avec l’Autre? Pour se mettre en déséquilibre?

Voici le parcours de trois créateurs de Québec qui ont l’expérience de la scène à l’étranger. BAZZART a voulu savoir de quelle façon l’expérience du dépaysement influence le processus créatif d’un artiste du théâtre.

Une grande rencontre avec trois artisans aux expériences aussi riches que diversifiées.

KEVIN MCCOY

Sa première expérience de dépaysement, Kevin McCoy la vit en 1991 lorsqu’il quitte pour la première fois Chicago pour aller jouer au Festival International d’Édimbourg, en Écosse. « Cette expérience a été très importante pour moi. C’était la première fois que je sortais de chez moi. » Ce festival présentait à l’époque un millier de spectacles de théâtre, de danse, de musique et d’opéra en l’espace de trois semaines. « Pour un artiste, c’était vraiment la Mecque! Je suis revenu vraiment stimulé et… endetté. »

Celui qui, dans les années 90, avait une carrière florissante, a tout quitté pour suivre l’amour. C’est ainsi que Kevin McCoy arrive à Québec en 1996. « À cette époque, il n’y avait pas beaucoup d’immigrants visibles. » Unilingue anglophone, il doit apprendre le français. C’est dans une école de Limoilou, l’école Stadacona, qu’il s’attaque à l’apprentissage de la langue de Molière. Dans sa classe, il y a 18 étudiants de 18 pays différents. « J’étais assis entre une personne qui venait d’Irak et une autre qui venait d’Iran. Comme Américain, c’était assez spécial. Mais nous étions tous là pour la même raison. » C’est d’ailleurs avec ses compagnons de francisation que Kevin McCoy crée son premier spectacle en sol québécois. « Nous avons fait une création collective qui s’appelait Le monde dans une valise. Nous parlions de ce que c’était d’arriver dans un nouveau pays. » Cette expérience de déracinement et de francisation a par la suite motivé la création de son spectacle Ailleurs. « Je parle beaucoup d’immigration. Je suis fasciné par la mouvance des gens. En Amérique, nous sommes presque tous des immigrants. »

Pour son nouveau spectacle Norge, Kevin McCoy a commencé une quête qui l’a mené en Norvège, sur les traces de sa grand-mère maternelle, immigrée aux États-Unis au début du XXe siècle. « Je voulais connaître son histoire car dans notre famille, personne ne sait comment était sa vie en Norvège. C’était mystérieux. Ma mère m’a tellement parlé de ma grand-mère quand j’étais petit! Mon imaginaire et mon désir de voyager à travers le monde, ça vient peut-être de ça. » En Norvège, Kevin McCoy a entrepris de trouver des réponses à ses questions et a même commencé à apprendre le norvégien. « Encore une fois, je me suis dépaysé! J’ai trouvé un pays qui ressemble au nôtre, un pays nordique qui, à l’époque de ma grand-mère, voulait être indépendant. » Sur la piste de ses origines, Kevin McCoy a trouvé des liens à tisser entre sa ville d’adoption et celle où il se trouvait : « J’étais à Bergen et c’est une ville un peu comme Québec. C’est la deuxième plus grande ville de Norvège, l’ancienne capitale. J’étais là et je me suis dit : ” Je pourrais vivre ici! ”  C’est comme une maladie… », dit-il en souriant.

Celui qui vient de Chicago, une ville de plusieurs millions d’habitants, conclut en disant : « Je vivais dans une très grande ville multiculturelle, mais peut-être que je prenais ça pour acquis. C’est à Québec, dans une petite école de Limoilou, que j’ai rencontré le monde. Au fond, c’est toujours la petite histoire qui se passe ici qui est finalement universelle et globale. »

JEAN-NICOLAS MARQUIS

Jean-Nicolas Marquis foule les planches de la ville de Québec depuis sa sortie du Conservatoire d’art dramatique de Québec en 2003. Mais c’est en 2008 que commence sa carrière à l’étranger avec le Projet Andersen de Robert Lepage, dans un rôle extrêmement particulier. En effet, le comédien devient marionnettiste, mais aussi la doublure, ou l’ombre de Lepage, comme une illusion d’ubiquité. « C’est un rôle merveilleux et ingrat à la fois », dit-il en riant. « Je ne vais jamais saluer sur la scène, parce que les gens ne savent pas qu’il y a un autre comédien dans le spectacle. » Cette production lui a permis de jouer dans 12 pays.

Jean-Nicolas Marquis croit profondément au caractère universel de la représentation théâtrale. « À chaque fois que je vais dans une ville, je fais tout ce que je peux pour voir un ou plusieurs spectacles de là-bas. À plusieurs endroits, j’ai vu des spectacles où je ne comprenais rien à ce qui se disait sur scène, mais où j’arrivais à comprendre l’essence de ce qui était raconté par la façon dont les choses étaient représentées. »

Mais qu’est-ce qui est universel au théâtre? Le comédien croit que c’est, tout compte fait, ce qui se rapproche du quotidien. « Pour être international, il faut puiser dans le local. Parfois, j’ai l’impression que pour intéresser les gens, on veut tout adapter. Ce n’est pas faire confiance à l’autre. »

En plus d’être comédien, Jean-Nicolas Marquis enseigne l’histoire du théâtre au Conservatoire d’art dramatique de Québec. « Avoir voyagé, c’est sûr que ça nourrit le créateur, mais aussi le professeur. Je suis un passionné d’histoire, j’ai la chance de l’enseigner. Étrangement, l’être humain a à la fois beaucoup d’imagination et à la fois très peu. Ce que nous faisons vient des inspirations que nous avons pigées à gauche et à droite. Ce sont des amalgames. C’est la façon dont ils nous ont touchés et ce que nous en avons retiré qui fait que ça devient quelque chose d’unique. C’est ce que j’essaie de transmettre en enseignant. La roue a déjà été inventée. Comment tu la décores et comment tu t’en sers, ça c’est différent. »

Partir, oui, mais il faut revenir pour intégrer tout ce que nous avons vu. « Quand tu reviens, tu deviens soudainement plus attentif à ce qui se passe autour de toi. Tu vois plus facilement les espoirs et les désespoirs des gens de ta culture. »

Les expériences à l’étranger ont beaucoup « nourri le créateur » qu’est Jean-Nicolas Marquis. « Moi je crois que ce sont toutes ces escapades-là vers l’extérieur qui nous permettent d’enrichir ce que nous avons ici. Tout ce que nous voyons, tout ce que nous croisons en chemin, tous les voyages, toutes les rencontres, même tout ce que nous avons l’impression qui n’a pas vraiment d’importance, c’est le substrat nutritif du créateur. Le créateur est un enquêteur du quotidien, c’est quelqu’un qui part à la découverte, c’est un explorateur des temps modernes. »

MARIE-JOSÉE BASTIEN

Pour Marie-Josée Bastien, le théâtre a toujours été d’abord et avant tout une expérience humaine. « Moi, une des raisons pour lesquelles je fais du théâtre, c’est pour la rencontre. Le théâtre, c’est parler de l’humain, parler de la vie extraordinaire du monde ordinaire. »

Diplômée du Conservatoire d’art dramatique de Québec en 1991, Marie-Josée Bastien est à la fois comédienne, metteure en scène, auteure et enseignante. Elle a aussi une grande passion pour les voyages. « Le dépaysement, ça nourrit! Tu reviens, t’es remplie d’histoires, tu crées mieux, tu enseignes mieux, parce que t’es pas juste restée dans ton cercle, t’as vu autre chose! »

Marie-Josée Bastien a fait des tournées aussi bien au Québec qu’en Ontario ou en Europe. « Quand je suis partie en tournée, je me suis dit : ” Wow, je pourrais vivre comme ça tout le temps! ” Partir avec ton bagage, arriver dans une nouvelle ville et explorer. »

Sa carrière l’a menée notamment à Berlin pour la création de Temps de Wajdi Mouawad. « La pièce se passait en français, en russe et en langage des signes. À Berlin, il y avait aussi des surtitres en anglais et en allemand. Cinq langues sur la scène en même temps, c’était incroyable! »

Mais c’est avec sa pièce pour enfant La librairie, écrite en 2002 pour le Théâtre du Gros Mécano, que Marie-Josée Bastien a le plus voyagé. Sa pièce a été traduite en anglais, en espagnol et en japonais. Elle a été présentée au Canada anglais, en Amérique du Sud, au Japon et ça continue. « La librairie, ça fait dix ans que ça roule! C’est comme sans fin. À chaque fois, c’est fou! C’est vraiment fascinant. Tu te dis : ” Ok…c’est moi qui a écrit ça!” Et je me rappelle des doutes que j’ai eus en l’écrivant, je me disais que ça n’intéresserait personne, et là, ça joue partout! »

Marie-Josée Bastien s’accorde elle aussi pour dire que ce sont les thèmes qui peuvent sembler banals et quotidiens qui offrent une internationalité au théâtre. « Il faut toujours partir de nous, pour moi en tous cas, c’est comme ça que ça marche. Ça doit me toucher et je sais que ça touchera les gens. J’ai même un truc », dit-elle en riant. « Quand je vois quelque chose en répétition et que j’ai des petits frissons dans le cou, je sais que ça marche! »

La créatrice aime d’ailleurs profondément le théâtre qui se fait à Québec. « Je trouve que le théâtre de Québec est super vivant. Il est audacieux. Il fait preuve de beaucoup d’ouverture. »

Marie-Josée Bastien n’est donc pas
prête pour un voyage qui ne la ramènerait pas chez elle : « Je ne pourrais pas partir avec un bagage et dire ” Je ne reviens jamais “, ça c’est impossible! C’est l’aller-retour qui est formidable, pour mieux aimer le ” ici” et mieux comprendre “l’ailleurs”. Il y a une connaissance de l’humain qui grandit à chaque fois. Et c’est ça le théâtre aussi! »

Photo Reha MARK
Photo Reha MARK
Cœur de mailles