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La vidéodanse : Nouvel espace de création

"Glace, crevasse et dérive", de la choréagraphe Chantal Caron, a remporté le prix de la meilleure vidéodanse de moins de 10 minutes au San Francisco Dance Film Festival en 2014. Photo Fleuve | Espace danse.
“Glace, crevasse et dérive”, de la choréagraphe Chantal Caron, a remporté le prix de la meilleure vidéodanse de moins de 10 minutes au San Francisco Dance Film Festival en 2014. Photo Fleuve | Espace danse.

La vidéodanse est un art en soi. Elle fusionne les attributs de la danse et du cinéma (ou de la vidéo) pour créer un nouveau mode d’expression artistique qui va encore plus loin, dépassant le documentaire ou la simple captation d’un spectacle.

À peine un an après l’invention du cinématographe, les frères Lumière réalisaient les Danses serpentines (1896) et transformaient la robe toute en voiles de la danseuse Loïe Fuller en fleurs multicolores. En colorant chaque image à la main, ils ouvraient un espace de cocréation entre le cinéma et la danse où chaque forme d’art se nourrissait de l’autre. N’est-ce pas la définition même de la vidéodanse?

Plusieurs attribuent à Maya Deren l’origine de la vidéodanse proprement dite. Née en Ukraine en 1917 et décédée aux États-Unis à l’âge de 44 ans, cette artiste américaine a largement contribué au développement du cinéma expérimental. Inspirée par l’univers de Jean Cocteau, elle a cherché à fusionner différentes formes d’art. « De plus en plus, je pense à sortir le danseur du théâtre et à lui donner le monde comme scène. Cela ne signifierait pas seulement éloigner la vue frontale fixe et les panneaux immobiles de la salle de théâtre, mais développer toute une série de nouvelles relations entre danseur et espace. Je suis sûre que le film de danse va se développer très rapidement et que va s’ouvrir, par l’intérêt porté à cette évolution, une nouvelle ère : une ère dans laquelle danse et cinéma pourraient unir leur énergie et leur travail créatif, dans la perspective d’une expression artistique commune. » Maya Deren, 1945. 1

Cette visionnaire avait vu juste. La vidéodanse est sans nul doute la forme d’art cinématographique qui s’est le plus développée au cours des dernières années. Le fait que toutes les deux exploitent le mouvement n’y est certainement pas étranger. En comparaison, la fusion entre les arts visuels et le cinéma n’en est encore qu’à ses premiers essais. Dans le sillage de l’initiative du Centre Georges-Pompidou à Paris, qui présente une manifestation consacrée à la vidéodanse depuis 1982, des dizaines de festivals à travers le monde font une place importante à la vidéodanse. Le plus important de ces festivals est le San Francisco Dance Film Festival, fondé en 2010.

La choréagraphe Chantal Caron, de la compagnie Fleuve | Espace danse. Photo Pilar Macias.
La choréagraphe Chantal Caron, de la compagnie Fleuve | Espace danse. Photo Pilar Macias.

La chorégraphe Chantal Caron vient d’y remporter le prix de la meilleure vidéodanse de moins de 10 minutes pour sa toute première œuvre, Glace, crevasse et dérive, réalisée avec la collaboration d’Albert Girard. Elle a aussi reçu le Prix du Conseil des arts et des lettres du Québec 2015 pour l’Œuvre de l’année dans la région de Chaudière-Appalaches. Quand on regarde le cheminement artistique de Chantal Caron, on ne s’étonne pas de la place de plus en plus importante que prend la vidéodanse dans sa création.

Chantal Caron a le fleuve dans le sang. Installée à Saint-Jean-Port-Joli, l’omniprésence du fleuve et de la nature nourrit sa démarche artistique. En 2005, fascinée par les oies des neiges, elle décide de s’inspirer de leur gestuelle pour développer un langage animal en dialogue avec la nature. Une série de créations naît de cette démarche, dont plusieurs sont présentées directement sur les berges du fleuve.

Car son art a besoin de tout l’espace qu’offre la nature. Elle place le corps en lien avec son espace, en tant que partie d’un tout qui nous dépasse. Son processus de création répond à une pulsion intérieure qui ne laisse aucune place au jugement. Elle ne fait qu’ouvrir le canal, et rêver de glaces, de boue et de champs de canola.

Pour Chantal Caron, le langage chorégraphique précède la plupart du temps le scénario, pour ensuite être transposé en images. Grâce à la caméra, elle transcende le spectacle vivant pour créer une nouvelle dramaturgie dans laquelle le décor naturel a sa propre vie et entre en interaction avec le mouvement des danseurs. Elle réinvente et prolonge leurs gestes, interchangeant les séquences et recadrant les scènes, et n’hésite pas à les placer dans des situations extrêmes pour explorer ce nouvel espace de création.

Chantal Caron n’a pas fini d’explorer cette nouvelle forme d’expression artistique. Elle y travaille déjà. Sa première vidéodanse, Glace, crevasse et dérive, a connu un succès inespéré à travers le monde. Avec une grande maturité, elle avance dans ce nouvel univers, nourrissant sa passion pour la danse de nouvelles images, de nouvelles histoires… et d’un public qui n’a pas plus de frontières.

Avis aux intéressés : le jeune festival dédié à la vidéodanse, Cinédanse, aura lieu cette année du 24 au 27 septembre au Musée de la civilisation. Le film de madame Caron y sera présenté.

1 Maya Deren, « Poétique du film, parcours dans le médium des images en mouvement », Choreography for the camera, 1945, extrait publié dans Dance Magazine no 49, p.10-37.

fleuveespacedanse.wordpress.com

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