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De filles en aiguilles

Photo David CANNON
Photo David CANNON

Notre pays est de laine, né dans le froid et la neige, qui se réveille au printemps, sourit à l’été, mais qui aime bien se garder l’orteil au chaud le temps d’un hiver. S’il n’y a pas si longtemps, il fallait nécessairement être habile de ses dix doigts pour se tricoter de quoi survivre aux tempêtes les plus rudes, rien n’est plus facile que de s’acheter une tuque faite par on ne sait quel Chinois au centre d’achat le plus proche.

Pourtant, à une époque où les relations se tissent et se défont sur une toile souvent virtuelle, il reste encore des humains qui participent à faire vivre des traditions, un savoir-faire qui se transmettait de génération en génération, par les mains et par les yeux. Des connaissances issues de l’expérience, enseignées par le maître à l’apprenti, par une mère à sa fille, qui l’adapte au goût du jour, à ses besoins, à sa fibre et qui le fait vivre encore un peu plus longtemps, le temps d’une vie.Portraits de femmes qui ont le cœur à la maille.

Des fermières en ville : Le Cercle
des fermières de Sainte-Odile

Quand nous parlons d’artisanat de chez nous, impossible de ne pas penser à elles, ces femmes « gardiennes du patrimoine culinaire et artisanal »1 depuis 100 ans. Et parce que les fermières, ça ne pousse pas seulement en campagne, il a germé une succursale de la fédération de tricoteuses la plus connue au Québec au nord de Limoilou, à Sainte-Odile.

Monique Pouliot le fréquente depuis la fin des années 80. Celle qui est devenue au fil du temps la présidente du conseil d’administration du Cercle de son quartier est une digne représentante de son clan, une véritable force tranquille. « Ici, au Cercle de Sainte-Odile, nous sommes habiles! » Ses doux yeux gris cachent une femme fière de son talent et de celui de ses partenaires fermières. Gagnante de nombreux trophées régionaux, la présidente a même remporté la deuxième place dans la catégorie Fantaisie l’année dernière. Ici, le travail du textile, c’est un plaisir qu’on prend au sérieux!

La valorisation de la pratique de techniques textiles méconnues par ses membres – ou moins au goût du jour – guide l’organisation lorsque vient le temps de déterminer les projets de chacune des catégories (tricot, tissage, couture et fantaisie) du concours annuel. Pour ce faire, un manuel d’instructions concernant chacun des projets de compétition est conçu et distribué aux membres lors du passage de la formatrice mandatée par la fédération pendant l’été. Dentelle à la fourche, broderie roumaine… Même les traditions venues d’ailleurs s’invitent à la table de compétition.

Les fermières de Sainte-Odile sont aussi impliquées dans le projet Artisanat jeunesse, qui vise les jeunes âgés de 8 à 14 ans, garçons comme filles. L’objectif est simple : les initier à l’artisanat par la réalisation d’un projet textile et la participation à un concours en fin d’année parmi tous les jeunes. Cette année, la couture était à l’honneur avec la conception d’un sac d’Halloween.

Si l’âge minimum pour faire partie d’un Cercle est de 14 ans, peu de femmes de moins de 50 ans en sont membres. De futures mamans, surtout intéressées par le tricot, se greffent au groupe le temps d’une grossesse, mais une fois avec bébé, leur absence se fait sentir, ce qui attriste malgré tout Monique Pouliot. « Nous aurions besoin des jeunes! »

Il est certain qu’avec des rencontres prévues surtout en journée, il est difficile de recruter de nouveaux membres. Les plus jeunes femmes sont souvent encore sur le marché du travail, un horaire chargé ou encore avec de jeunes enfants à la maison, ce qui rend l’horaire peu flexible aux rencontres hebdomadaires. « Mais si nous avons une demande pour des cours en soirée, nous pouvons en donner! »

Se souvenir des belles choses :
Estelle & Lucille

C’est vraiment par hasard, dans un « trip Escompte Lecompte » il y a deux ans que l’intérêt pour le tricot s’est tissé dans l’esprit de Marianne Charbonneau, cofondatrice de Estelle & Lucille. Après avoir tricoté ses premières mailles en autodidacte, elle était en voiture avec son amoureux lorsqu’elle s’est dit, en regardant son travail de débutante : « J’aimerais ça qu’une grand-mère me montre comment faire! »

Avec sa collaboratrice et meilleure amie de toujours, Sophie Michaud-Bélanger, la jeune femme construit depuis ce qui est devenu cette année une petite entreprise à but non lucratif, qui souhaite unir le savoir des tricoteuses expérimentées et la soif d’apprendre, l’amour du fait main et des fibres nobles et durables. La petite valeur ajoutée : 25 % des profits de la vente sont remis à la Société Alzheimer de Québec, une maladie qui a touché les grands-mamans paternelles de Sophie et Marianne.

Nous ne parlons pas ici d’un gagne-pain principal pour les partenaires d’affaires. L’une est architecte, l’autre est styliste et étudiante en communication. Le reste des sommes amassées peut donc être réinvesti dans l’achat de matériel et le développement des projets pour les saisons à venir, comme l’organisation d’ateliers intergénérationnels. En décembre prochain, jeunes et moins jeunes tricoteuses seront invitées à papoter autour d’une tasse de café, une balle de laine sur les genoux afin d’échanger leurs bons et moins bons coups de fil.

« L’idée de départ du projet, c’était vraiment le transfert du savoir. » Ici, pas question d’exploiter qui que ce soit. Chaque femme est rencontrée au moment qui leur convient. Le rythme et l’horaire de chacune des participantes sont respectés. Ça peut prendre quelques jours ou parfois des mois pour terminer un projet, peu importe.

Même chose concernant le talent de chacune des tricoteuses. Une maille oubliée, un petit accroc, ça arrive même aux plus expérimentées. Les filles prennent le « défaut » en photo, question que ce soit bien évident pour l’acheteur, mais pas question de le vendre à moins bon prix. C’est aussi pourquoi les commandes spéciales ne sont pas acceptées. Elles ne veulent pas se retrouver avec des retours pour des raisons de mauvaise exécution du produit. Les imperfections font à leurs yeux partie de la beauté de l’objet, son petit côté fait maison qui le distingue des autres vendus dans les grands magasins, par exemple.

Se tricoter un diplôme : la Maison
des métiers d’art de Québec

Véritable fleuron de l’enseignement des arts traditionnels dans la région de Québec, la présentation de la Maison des métiers d’art de Québec (MMAQ) semble presque superflue. Si nous connaissons sa filiation scolaire avec le Cégep Limoilou, peu d’entre nous se rappellent que l’organisme existait bien avant la formation technique collégiale en métiers d’art.

Micheline Chartré, elle, s’en souvient. Elle enseigne à la MMAQ depuis 1988 qui était encore l’École atelier de textile et reliure de Québec. Alors qu’elle était représentante et formatrice pour la compagnie Brother spécialisée en appareils de couture, l’un de ses acheteurs était membre du conseil d’administration de l’École. Sur sa suggestion, elle a proposé ses services comme professeur de machine à tricoter (tricot-machine).

Ce qui était d’abord un passe-temps est vite devenu un métier pour la femme au foyer qu’elle était, alors que ses enfants étaient encore jeunes. « La première année où j’ai commencé à faire du tricot, il aurait pu neiger jusqu’en juillet, ça ne m’aurait pas dérangé! »

Si la tisserande a fait ses débuts à l’aiguille, elle est vite passée au tricot-machine, ce qui occupe maintenant ses jours et parfois même ses nuits. « Je ne serais pas capable d’arrêter. C’est une obsession. Parfois, je me réveille la nuit en pensant à un détail, une façon de résoudre un problème… »

Même si elle adore la production, la conception de nouvelles créations que lui permet sa propre entreprise de tricot Frizou – qu’elle codirige avec sa fille depuis 2007 –, elle est loin l’idée de cesser l’enseignement dans le cas où le temps viendrait à lui manquer. « Ça me ferait de la peine. J’aime le contact avec les étudiants. Quand tu enseignes, tu apprends tout le temps! » Les étudiants lui permettent beaucoup de développer des nouvelles façons de faire, des trucs auxquels elle n’aurait pas pensé autrement.

Rien ne se perd, tout se transforme

Si chacune de ces femmes évoluent dans des univers différents, toutes font preuve d’optimisme quant à la conservation de tout ce savoir qui se construit de fil en aiguille. Si le regain d’intérêt pour les arts créatifs est palpable depuis quelques années et bien qu’il puisse s’agir d’un effet de mode, c’est un intérêt qui va perdurer malgré tout, selon Micheline Chartré, surtout grâce à l’existence d’écoles de métiers d’art et l’accès à des formations en textile.

Selon l’enseignante, le savoir-faire en matière de tricot tout particulièrement n’est pas en danger, contrairement à la couture. Les machines à coudre se font de plus en plus rares dans les maisons, les cours d’art ménager au secondaire n’existent plus… « Si nous continuons à donner des cours, les jeunes vont l’avoir vu (les bases de la couture), l’intérêt va se nourrir autrement. »

D’ailleurs, la philosophie de la MMAQ est absolument cohérente avec sa vision de l’accompagnement à l’apprentissage des arts textiles. Séminaires, cours du soir, programme d’accompagnement pour les jeunes diplômés… « Croire qu’on peut faire le tour des techniques en trois ans, c’est une utopie! Quatre cours de tricot, ce n’est pas assez. Nous ne pouvons pas tout transmettre en si peu de temps. »

Selon la fermière Monique Pouliot, la sensibilité grandissante pour la sauvegarde de l’environnement participe au maintien de la pratique des arts textiles. Avec l’accès facile à des friperies, il devient pratique de connaître le b.a.-ba de la couture, de la broderie ou encore du tricot pour ajuster une jupe, réparer un bord de chemise… « Coudre, tricoter… Ça permet de conserver ses vêtements plus longtemps. » De plus, nous pouvons tisser avec tellement de matières différentes, et parfois très économiques et écologiques. Même les bandes magnétiques des vieilles cassettes vidéo se transforment facilement en fil pour la conception de sacs-cabas tissés
pour durer.

« Les détails, les façons de faire, de faire vite… Il ne faut pas perdre ces connaissances-là, que les personnes plus âgées sont seules à avoir. Le projet Estelle & Lucille, c’est une façon de collaborer, de faire perdurer ce savoir. Il y a beaucoup d’expérience dans ces patrons-là! »

Selon Marianne Charbonneau, ce qui a changé, c’est notre rapport avec le temps. « Aujourd’hui, nous nous fatiguons plus vite. Pour tricoter, il faut de la patience. Prends le temps qu’un ado passe sur Facebook, il va en faire des foulards! » Pour elle, le sentiment de fierté au moment d’avoir terminé une pièce d’ouvrage est grand.

Réaliser que nous pouvons nous-même changer quelque chose pour le mieux avec ses dix doigts, l’améliorer, c’est un peu se construire un petit morceau d’immortalité.

  1. qc.ca/a-propos/les-cercles-de-fermieres
Cœur de mailles