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Une façon de dire

Antoine Tanguay, fondateur et directeur de la maison d’édition Alto. Photo Jean-François GRAVEL
Antoine Tanguay, fondateur et directeur de la maison d’édition Alto. Photo Jean-François GRAVEL

La scène du slam à Québec

Le mot « slam » nous est de plus en plus familier, notamment grâce à l’artiste Grand Corps Malade qui l’a popularisé en 2005. Mais l’auteur-interprète français est-il vraiment représentatif de cette forme d’art? André Marceau, directeur général et artistique de SLAM Cap et du Tremplin d’actualisation de poésie (TAP), nous dit : « Le slam n’est pas un style ou une forme littéraire, mais plutôt un cadre compétitif auquel nous soumettons des poètes. Grand Corps Malade fait ce que nous appelons du “spoken words” ». Instigateur des compétitions de slam à Québec, ce poète féru d’oralité nous guide dans cet univers.

Poète transdisciplinaire, André Marceau est l’un des pionniers en la matière dans la capitale. Créant avec des mots, des images et des sons depuis vingt ans, c’est surtout dans l’oralité et la performance qu’il a fait sa marque au Québec. Il a publié des recueils de poésie et de haïkus1, ainsi que Pop sac-à-vie, un disque solo de poésie vivante et de slam. Il a également réalisé divers disques collectifs de poésie et dirigé quelques anthologies de slam, ainsi que des dossiers sur la poésie pour des revues spécialisées. Il a fondé les Vendredis de poésie, le Tremplin d’actualisation de poésie et SLAM cap.

Le slam fait partie de la culture de Québec depuis 2006. Le rendez-vous mensuel est aujourd’hui au bar-coop L’AgitéE, principal lieu de rencontre des slameurs. Les joutes ont lieu le troisième lundi de chaque mois, confirme monsieur Marceau. Si l’intérêt du public reste constant, la foule, elle, est différente d’une soirée à l’autre. Cette observation pourrait s’expliquer ainsi : la publicité est faite presque exclusivement par bouche-à-oreille.

La progression d’une soirée slam se déroule en quatre phases. D’abord, cinq personnes parmi la foule sont choisies pour former un jury. Ensuite, les slameurs montent sur scène, un à un, pour présenter leur texte. Puis, tout de suite après les performances, les juges donnent une note sur dix. Les cinq performeurs ayant obtenu les meilleurs pointages en première manche poursuivent à la suivante, et ainsi de suite, jusqu’à la nomination du vainqueur de la soirée.

Le concours se déroule d’abord au niveau régional, ici à Québec. Il se poursuit ensuite à Montréal et rassemble des joueurs à l’échelle provinciale (la Ligue Québécoise de Slam – LIQS) qui peuvent ensuite passer au niveau international,

en France. Même si la compétition est le centre d’intérêt de la soirée, les artistes restent camarades plutôt qu’opposants. « Les éclats sont très rares, explique André Marceau. Nous ne sommes pas à Chicago où le public réagit de façon plus radicale, en se permettant même d’éjecter un concurrent. » En ce sens, ces soirées sont conviviales, voir presque familiales, dépendamment des sujets abordés par les artistes. C’est d’ailleurs ce que l’organisateur veut, une activité « grand public », bien que le but premier soit de stimuler la création.

Cette forme de spectacle est une façon de rendre la poésie accessible. Selon monsieur Marceau, ce concours de prose se veut un défenseur de « l’enfant pauvre » de la littérature. Toutefois, il existe une grande différence entre la littérature sur scène et la littérature papier. Sur scène, nous y célébrons moins l’individu, davantage la communauté. Le concours donne plus de place à l’événement de la rencontre et au bonheur de communiquer, sans pour autant oublier « l’Artiste ».

Quant aux sujets traités, ils sont souvent plus accessibles et plus près des gens que ceux d’un recueil de poésie : les slameurs parlent souvent de leur expérience de vie, du quotidien ou de leurs émotions sans trop forcer l’expérimentation. Dans une soirée slam, les participants s’exposent à une poésie plus libre. André Marceau parle même d’art de la parole — le « spoken words » de Grand Corps Malade — au lieu de poésie stricte. L’artiste a un texte à présenter? Son but est de livrer son texte le mieux qu’il peut pour gagner l’amour du public? Voilà, c’est aussi simple que ça.

Le bassin de slameurs est restreint, selon ce que rapporte monsieur Marceau. Bien que la compétition ne soit pas aussi féroce qu’ailleurs, la formule slam n’est pas faite pour tout le monde. Certains poètes sont déstabilisés par la formule de pointage utilisée pour évaluer les performances. Cependant, il ne faut pas s’en faire avec les résultats : les juges n’évaluent pas tant le texte que la performance scénique. Il reste qu’une note de trois sur dix peut enflammer l’égo de n’importe qui! Comme les participants sont souvent des poètes néophytes qui viennent faire leurs premières armes sur les planches, leurs styles teintent ces soirées d’une vive fraîcheur.

Le mot de la fin? « Le slam veut abattre les préjugés sur la poésie, élargir la diffusion de l’art des mots et enrichir la culture de ceux qui assistent aux soirées. » À votre tour, cher lecteur amoureux des mots, de participer à l’une de ces soirées pour découvrir la scène slam de Québec.

SLAMCAP.BLOGSPOT.CA

  1. Petit poème d’origine japonaise, très codifié et extrêmement bref, visant à dire l’évanescence des choses.
Cœur de mailles