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Mise au point sur le cas du livre numérique

Antoine Tanguay, fondateur et directeur de la maison d'édition Alto. Photo Jean-François GRAVEL
Antoine Tanguay, fondateur et directeur de la maison d’édition Alto. Photo Jean-François GRAVEL

Virage numérique

Revenons en 2008. Une innovation apparait dans le monde littéraire : le livre numérique. Dès sa sortie, les instigateurs de ce nouveau format insistent sur le fait qu’ils ont trouvé un moyen d’accroître le nombre de lecteurs dans un monde de plus en plus virtuel. Ses détracteurs, eux, y voient la mort de la littérature, ou une autre façon de voler l’artiste. Après quelques années, comment s’est intégrée ladite innovation dans le monde littéraire et dans nos vies? La maison d’édition Alto a accepté de nous entretenir à ce sujet.

Antoine Tanguay, fondateur et directeur de la maison d’édition Alto, ne croit pas en un remède miracle qui sauvera la littérature, pas plus que le numérique ne tire dans le pied de la discipline. Même si c’est plus facile de lancer une initiative numérique, ce ne sera jamais un palliatif au papier. Le format numérique n’apporte aucune aide à la longévité d’une œuvre. « Ça ne s’additionne pas avec la vie du format papier », soutient monsieur Tanguay. Selon lui, un livre est d’abord une pensée, une parole. Au bout d’un moment, cette parole, cette pensée, doit connaitre l’épreuve du temps. Un nouveau support n’apportera pas plus de ventes si ce qui s’y trouve devient désuet ou est voué à le devenir. La clientèle va rester sensiblement la même. La vraie différence est que cette clientèle peut maintenant apporter sa bibliothèque partout où elle va. « Le livre numérique ne fait pas plus de lecteurs, mais plus de gens ‘’portables.’’ »

Contrairement à ce que beaucoup peuvent penser, publier un livre de façon numérique coûte cher. Si l’absence d’impression réduit, de facto, les dépenses, beaucoup d’argent doit être investi en création, en révision et en réparation de fichiers.

En chiffres, le livre numérique rapporte en moyenne entre huit et neuf pour cent des recettes d’une œuvre. Ce qui veut dire, par exemple, que sur un livre qui rapporte dix mille dollars, entre huit et neuf cents dollars seulement seront attribués aux ventes numériques. Nous sommes encore loin de la vache à lait promise. Le secteur à surveiller serait, selon le directeur, celui de l’éducation. Les livres obligatoires deviennent de plus en plus populaires en version électronique, considérant qu’ils sont souvent moins chers et plus faciles à transporter. Cette version virtuelle facilite la vie de l’étudiant, qui doit acheter et transporter plusieurs livres chaque session.

Le réel potentiel du livre numérique résiderait dans la polyvalence du format. Il peut rendre le livre plus interactif. « Avec le numérique, nous pouvons faire des versions commentées ou augmentées d’une œuvre, faire une version vidéo ou ajouter des publicités, une chose qu’Alto a déjà fait pour promouvoir Dans le noir de Claire Mulligan. » Pour le moment, il semble que l’option numérique soit plus utile dans un contexte promotionnel. « Nous pouvons même pousser la manœuvre publicitaire en créant des éditions spéciales, version papier. Nous pouvons nous permettre de gâter le lecteur! », soutient monsieur Tanguay. La version matérielle deviendra un objet de collection. «  De cette façon, on augmente la fidélisation de la clientèle. Si nos produits sont beaux, attirants et uniques, dans un certain sens, les lectrices et les lecteurs se sentent plus appréciés. C’est comme si nous leur donnions une tape dans le dos en leur disant «merci». »

En dépit de tout, il est difficile de juger de l’efficacité du livre numérique parce que le rendement par maison d’édition dépend du désir de chaque établissement de pousser le produit. Le format numérique fait encore peur dans le domaine. On croit beaucoup qu’au fil du temps, on assistera à la disparition d’emplois. Évidemment, pour les imprimeurs, le numérique est une bête noire. Toutefois, ils ne sont pas les seuls, car les libraires se sentent aussi menacés, de même que certains éditeurs. « Il faudra peut-être un jour en venir à une révolution des tâches et des rôles dans la relation éditeur-auteur, mais jamais l’édition professionnelle ne périra » appuie Antoine Tanguay. Ce qui semble réellement inquiéter, c’est que le livre numérique ouvre la porte à une littérature indépendante. Il existe, en effet, une révolution de l’accessibilité. L’autopublication va prendre de plus en plus d’ampleur. Cependant, comme dans le monde de la musique, l’édition professionnelle permet aux auteurs de se faire un nom plus rapidement, en plus de donner du poids à une œuvre.

En quelques mots, le livre numérique est encore balbutiant. Dans les prochaines années, sa maturité pourra le mener à peu près n’importe où. Reste à voir comment nous l’accueillerons et comment il sera exploité.

editionsalto.com

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