Accueil / 2008 – Vol. 2 No 5 / Ze Off-Courts

Ze Off-Courts

Photo Pierre Crépô

Photo Pierre Crépô

En septembre dernier, BAZZART a été invité à se joindre à toute une équipe de réalisateurs québécois pour prendre part à ce que l’on peut désormais nommer « le rendez-vous franco-québécois » du court métrage. Enthousiastes, deux reporters du magazine se sont rendues à Trouville-sur-Mer (oui, c’est le vrai nom de la place) pour tenter de comprendre pourquoi une soixantaine de Québécois affluent dans ce coin de la Normandie à chaque année. Voici donc, dans un numéro spécialement dédié à cet événement d’ampleur internationale, les observations du duo assorti. Ne manquez surtout pas la Capsule Bazzart sur le DVD, sans quoi vous louperiez quelques subtilités quant à l’ambiance de cette occasion particulière.

Mais d’abord, faisons le point : si le nom de la ville laisse perplexe, a priori, la découverte des lieux est d’autant plus déroutante. En arrivant sur place, grande est la surprise de trouver un Casino, imposant bâtiment dominant le bord de mer, alors que le village ne compte que quelques milliers d’habitants. Un autre Casino sur l’autre rive, à Deauville, pour encore moins de population. Cette dernière est réputée autant pour son Festival de Cinéma Américain, qui attire son lot de stars Hollywoodiennes (Samuel L. Jackson et John Malkovich cette année, entre autres), que pour ses courses de chevaux où les bêtes se vendent 1M de francs. Sinon, c’est aussi le lieu de villégiature des parisiens… Maintenant vous savez : Trouville n’est pas un trou. Il fallait vous le spécifier d’emblée, question de partir du bon pied.

C’est ainsi qu’à chaque année notre talentueuse relève cinématographique et télévisuelle québécoise emprunte la voie des airs pour se rendre, elle aussi, en villégiature au festival Off-Courts de Trouville. À propos de ce dernier, nous pourrions dire qu’il fait le contrepoids au festival de Deauville, mais c’est bien plus que cela. Il est vrai qu’à l’origine le festival est né pour offrir un autre type de programme que celui de Deauville, l’attitude « m’as-tu vu » en moins. Mais depuis, Off-Court a trouvé sa propre niche et s’y tient bien droit, digne Off d’un festival de prestige, qui vole de ses propres ailes.

Qu’est-ce que le Off-Courts?

Le festival Off-Court est un rassemblement autour du thème du cinéma dans tous les sens du terme. Il se décline d’une multitude de façons, en commençant par une compétition de courts métrages d’origines françaises et québécoises. Cette année, 53 courts métrages concouraient pour l’un des six prix offerts. Mais, du coup -de théâtre!- cette année, avec ses 400 ans, c’est Québec qui a remporté la totale !

Ce cadeau d’anniversaire offert par Sandra-Dalhie Goyer (Québec), Samuel Prat (France) et Christian Cardon, maire de Trouville (et plus grand supporteur du festival) s’est traduit par une place privilégiée pour Québec dans cette programmation chargée. Cette année, ils étaient une soixantaine de Québécois, dont une quinzaine de la Capitale, à participer à l’événement. Quelle fabuleuse vitrine pour les artisans de notre noble Capitale, pour Québec et ses 400 ans d’histoire.

Parmi les réalisateurs originaires de Québec présents, nommons au passage Patrick Boivin (Phylactère Cola), qui présentait trois films, dont son dernier Ça pis tout l’reste, un film sensible et réflexif sur les relations amoureuses d’aujourd’hui. Aussi, Thierry Bouffard et son court Pourquoi on le fait, Richard Anger et Geneviève Lavoie avec leur télé série Chambre #13, puis Carnior avec Encore février. Toutes ces œuvres, qui méritent notre attention, ont été créées par nos talentueux réalisateurs.

Par ailleurs, il y avait effectivement d’autres programmes proposés, certains sélectionnés pour tracer un portrait de Québec – 400e oblige – et d’autres issus du choix plus personnel des programmateurs. En outre, Cédric Corbeil de Val-d’Or présentait son documentaire sur le premier autochtone à être élu député au Québec : fallait-il vraiment traverser 6000 km pour en apprendre sur nous-même? En a-t-on seulement parlé dans les médias de masse?! Il va sans dire que, pour le spectateur avide d’information et de canaux alternatifs, cette programmation s’est avérée des plus intéressantes et diversifiées.

Photo Valérie Hamel
Photo Valérie Hamel

«Le cœur qui bat» du festival

En plus d’offrir un espace de diffusion aux réalisateurs, le festival proposait un volet création. Dans une ambiance festive, un immense Kabaret Kino World s’est déroulé live, sous les yeux des spectateurs. Qu’est-ce qu’un Kabaret Kino? C’est un cadre de création où des gens de tous les horizons se rassemblent dans le but avoué de faire des films… en 48 h! Tout un marathon!

Alors voilà! Le noyau rassembleur du festival, le ciment, c’est le Kabaret Kino World. Cette dimension rend les participants fébriles. Les réalisateurs qui viennent présenter leurs films profitent de l’occasion pour en faire un nouveau et toucher à la caméra. Il faut dire que c’est bien tentant : des équipements derniers cris sont à leur disposition, gratuitement, gracieusement offerts par Sony et Apple. De quoi faire rêver les plus grands. Des caméras HD, des postes de travail Mac connectés, disponibles avec les meilleurs logiciels de montage… Sans parler des techniciens spécialement dénichés pour faire le son, aider au montage, etc. Que dire de plus?

Au bout du compte, plus d’une cinquantaine de films ont été réalisés cette année, sans calculer la mini-série Trouvilleries, de Stephan Miljevic avec Didier Lucien (Dans une galaxie près de chez vous), qui était sur place pour l’occasion. En visionnant le DVD, vous comprendrez qu’il fallait évidemment lui accorder certains égards.

Nous disions donc… Véritable congrès pour artiste, c’est là, dans une atmosphère complètement conviviale (pour reprendre l’expression du maire), que des liens, que des amitiés se consolident. De ces rencontres, le milieu prend des forces, délaissant la consanguinité à laquelle nous sommes habitués. Certes, il s’agit effectivement de réseautage à l’international, mais également entre collègues d’une même région, qui n’ont pas toujours l’opportunité de
se parler.

De part et d’autres, ces échanges sur les visions respectives, les cultures, les techniques et les façons de faire, enrichissent parfois l’estime des créateurs. Les résultats peuvent surprendre! Tous y trouvent leur compte. Pour celui qui vit du cinéma, c’est tout simplement carnavalesque. Et pour le spectateur, c’est tout aussi stimulant : être ainsi mêlé à cette effervescence de créativité, ça recharge les batteries et donne un petit
coup de jeunesse!

De plus en plus, la musique, la photo, la sculpture, la peinture et le graffiti tend à se tailler une place dans la programmation. De festival de films franco-québécois, la rencontre devient maintenant multidisciplinaire et s’ouvre désormais sur le reste du monde. Nous parlons d’une dizaine de pays qui se positionnent maintenant autour du «trou» français : Japon, Australie, Madagascar, Cameroun, République Tchèque, Allemagne… Ça remet quelques idées en perspective.

Photo Pierre Crépô
Photo Pierre Crépô

Réflexions sur le thème

Comme il est coutume maintenant, les événements en marge ratissent large pour tenter de rejoindre un public de plus en plus avisé. Avec le recul, il est intéressant de voir comment nous nous percevons nous-même en tant que peuple, lorsque nous sommes noyés dans une culture cousine. Jugés ainsi et nécessairement par les autres (les français, notamment) qui portent un regard sur les œuvres de nos pairs (les films québécois), il faut admettre que le point de vu donne parfois le vertige, en particulier avec la cuvée 2008.

Enfin, à travers tous les programmes suggérés, un survol international, une loupe sur les terres québécoises, japonaises, françaises, dans des mondes parallèles révélant mille et une préoccupations… presque les mêmes partout d’ailleurs : c’est une myriade de messages qui, quoique exprimés différemment, se ressemblent beaucoup. Parmi les grands thèmes, sans vous surprendre, nous retrouvons le souci de l’environnement, les inquiétudes relatives aux retours des idéologies politiques du début du XXe siècle et les dangers de la société de consommation. Comme quoi nous sommes tous dans le même bateau, ou sur la même planète.

Et ça continue!

Couvrir le festival de Trouville, ce n’est pas simple. Les projos, le Kabaret Kino World, les petits restos, les ateliers, les présentations, la plage, les rencontres, les spectacles, les coquetels et les bouteilles surprises… Tout ça de midi jusqu’à très tard le soir… Au diable le repos, l’effervescence du festival (lequel est FESTIf, comme dans FESTIval) a ce petit quelque chose d’unique, comme un goût de Calvados.

Le Village, c’est le lieu aménagé pour recevoir les festivaliers, le point de ralliement qui se décline en une scène de spectacle, un espace bar, une mezzanine, une salle de projection, une terrasse, un studio d’enregistrement et un Kinö lab à en faire fondre de jalousie tout organisateur digne de ce nom. De 9 h à 3 h am, ça fourmille de vie.

C’est là que les festivaliers, créateurs, admirateurs, acteurs, et autres curieux se mêleront les uns aux autres pendant la durée du festival.

Selon la vision de Samuel Prat, père fondateur du festival, pour aider la production et les créateurs, il suffit de placer ces artisans dans le meilleur environnement possible pour que leur seul souci soit de créer.

Sandra-Dalhie Goyer, mère adoptive du festival, porte beaucoup de chapeaux qui lui vont tous très bien et elle mène sa barque de 60 rameurs avec une aisance qui démontre force de caractère et professionnalisme. Les conditions offertes sont optimales : on mange, on boit, on dort bien et des ressources incroyables sont mises à la disposition de tous… il n’y a aucun souci.

Les organisateurs ont ce leitmotiv clair : qualité, création, résistance. D’ailleurs, le film d’ouverture « L’appel de la résistance » ancre sans équivoque le message suivant : « créer c’est résister, résister c’est créer ». Ce message est celui de 13 militants français qui,  parents de la sécurité sociale, avaient prêté serment dans la clandestinité en l’an 1944, soit pendant la deuxième guerre mondiale. Depuis lors, ils ont résisté politiquement et résistent toujours, à leur manière. Voyez le document en question sur le DVD de BAZZART.

La délégation Québec (Québec)

À sa manière, le Off-Courts célèbre lui aussi le 400e de Québec. Habitués depuis le tout début à importer une batch de Québécois, cette année les organisateurs ont décidé de sélectionner spécialement une quinzaine d’artisans du cinéma et de la musique en provenance de la capitale. Issus de Kinö, de Méduse et de productions indépendantes, ils représentent le potentiel artistique exponentiel de Québec.

Psychothérapie culturelle

Au Off-Courts, tous les types de films sont admis : animation, fiction, drame, télé-série, comédie et documentaire. Pas de cadre qui associerait l’événement à un style, ce qui rend la chose dynamique et foisonnante de trouvailles. Et c’est parfois sous le choc que les spectateurs sortent de la salle de projection… loin d’être indifférents, quoi! D’ailleurs, c’est souvent l’objectif du court métrage. Mission accomplie!

Cette année, à la barre de la programmation, on trouvait un Français et une Québécoise. Ainsi, la bipolarité du festival a permis d’établir des regards parallèles entre les sociétés cousines via les films sélectionnés. Du côté français, la perspective s’est avérée saisissante, et ce, en raison des scénarios bien ficelés, voire complexes; pour leur part, les scénarios québécois se sont montrés plutôt sérieux, lourds et poignants. Cela en dit long sur qui nous sommes !

Vus sous cet angle –peut-être est-ce la sélection?– , les films québécois semblent refléter notre continuelle crise identitaire. Usant fortement de symbolisme, jumelant les techniques, expérimentant dans le style et jouant avec le rythme… tout met l’accent sur l’émotion, comme une plaie ouverte triturée et mise à nue. Masochiste? Allez savoir… Il y eut des sanglots… Nous sentions la grandeur du pays, son désarroi et sa résignation. Ouf!

De fait, les films français étaient plus joyeux. Pas que les messages soient de moindre portée, mais la force des Français se trouve véritablement dans le scénario. Leurs films sont-ils plus accessibles? Dans tous les cas, l’encodage est différent, peut-être plus facile, mais non moins efficace. Est-ce donc que les Français auraient cette habitude d’expliquer pour être compris?

Les gagnants de cette cuvée 2008

Eskimo d’Alexandre Louvenaz (FR) Prix du public de la ville de Trouville-sur-mer : 7500€ + 1500€ de location matériel offert par EV Corporate
Eskimo
d’Alexandre Louvenaz (FR)
Prix du public de la ville de Trouville-sur-mer : 7500€ + 1500€ de location matériel offert par EV Corporate

 

Mon nom est Victor Gazon de Patrick Gazé (QC) Prix du public du casino Barrière : 1500€
Mon nom est Victor Gazon
de Patrick Gazé (QC)
Prix du public du casino Barrière : 1500€

 

La Saint-Festin de Annelaure Daffis (FR) Prix de la Région Basse-Normandie : 3000€
La Saint-Festin
de Annelaure Daffis (FR)
Prix de la Région
Basse-Normandie : 3000€

 

Tony Zoreil de Valentin Potier (FR) Prix du Conseil Général du Calvados : 2000€
Tony Zoreil
de Valentin Potier (FR)
Prix du Conseil Général du Calvados : 2000€

 

La Lili à Gilles de David Uloth (QC) Prix Le Central : 1500€
La Lili à Gilles
de David Uloth (QC)
Prix Le Central : 1500€

 

Love is dead d’Éric Capitaine (FR) Prix OFQJ : 500€ + un voyage professionnel au Québec
Love is dead
d’Éric Capitaine (FR)
Prix OFQJ : 500€ + un voyage professionnel au Québec

 

Mention spéciale du jury :

 

Buddies de Louis Alexandre Martin (QC) Pour la performance du comédien.
Buddies
de Louis Alexandre Martin (QC)
Pour la performance du comédien.

 

Skhizein de Jérémy Clapin (FR) Pour la poésie et le scénario.
Skhizein de Jérémy Clapin (FR)
Pour la poésie et le scénario.

Comment voir des courts métrages

La France est le pays où on consomme le plus de courts métrages à l’échelle mondiale. Il y a des chaînes de télévision qui ne diffusent que des courts, ainsi que des sites Internet spécialisés et des festivals prestigieux comme Clermont-Ferrand. Au Québec, la production va bon train, mais en ce qui concerne sa diffusion, elle se limite presque exclusivement aux festivals, à quelques émissions télévisées sur ArTV, Télé-Québec et VOX, à un canal numérique canadien (Movieola) ainsi qu’à des sites Internet souvent méconnus du public. Quelques salles de cinéma indépendantes, comme Le Clap, osent présenter des programmes originaux. Pourtant, ce n’est pas faute d’intérêt!

Cœur de mailles