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Caroline Paré : Éduquer le regard

Caroline Paré, enseignante au Collège de Champigny. Photo Jean-François Gravel.
Caroline Paré, enseignante au Collège de Champigny. Photo Jean-François Gravel.

Difficile d’approche, la danse contemporaine? Même Caroline Paré, qui nage dans le domaine depuis déjà plusieurs années, en convient. Passionnée par cette forme d’expression artistique, elle a décidé de consacrer sa carrière à l’éducation, non seulement dans le but de former des danseurs, mais aussi de former le public.

Caroline Paré se plait à comparer la danse aux arts visuels. «Le langage du corps construit un visuel dans l’espace», confie-t-elle. Le corps peut, selon elle, être travaillé de la même façon qu’un matériau plastique dans le but d’illustrer quelque chose. En danse contemporaine particulièrement, elle nous explique qu’il y a autant de façons de faire qu’il y a de chorégraphes. C’est d’ailleurs exactement cela qui peut être déstabilisant pour le spectateur. «Y a-t-il vraiment quelque chose à lire dans toutes les formes de danse? Si on prend les conventions établies d’un langage et qu’on s’en contente, il n’y a pas matière à découverte. On ne fait que jouer avec les codes pour construire le beau et pour divertir.» L’absence de conventions en danse contemporaine fait que tout est à construire, tout est à créer. «C’est peut-être plus difficile à lire, mais c’est justement parce qu’il y a quelque chose à lire !»

Ayant très tôt développé son penchant pour la danse, Caroline Paré commence sa carrière d’interprète professionnelle à une époque où la danse contemporaine est incomprise et suscite peu d’intérêt. Dans l’espoir de contribuer à changer les choses, elle se lance dans l’enseignement. «J’aime être témoin du développement des jeunes à travers la formation artistique et constater l’influence que la danse a dans leur formation globale. Chez les jeunes, danser et avoir accès à la création a un effet immédiat sur la construction de leur identité.» Nous devons ainsi à Caroline Paré l’instauration d’un programme de concentration en danse au Collège de Champigny, une institution d’enseignement secondaire privée, où elle enseigne toujours.

Madame Paré a pour objectif d’offrir une réelle formation artistique à ses élèves. Elle ne voit pas la danse comme une technique, mais plutôt comme une forme d’art. Dans cette même optique, son travail à faire avec le public est de lui faire entendre que la danse a davantage à offrir que la beauté de l’exécution du mouvement. Tout est dans l’expérience multisensorielle. «Avant de commencer chaque représentation, nous rappelons toujours de ne pas chercher à comprendre, mais plutôt d’essayer de ressentir. Les élèves ne cherchent plus à ce qu’on louange leur talent, ils préfèrent entendre que leur public a été touché au niveau des émotions.»

Bien qu’elle ait l’enseignement scolaire comme passion, aiguiser l’œil du spectateur est l’une de ses principales préoccupations. Elle remarque que le public devient de plus en plus curieux et ouvert. La mondialisation et l’accessibilité à ce qui se fait ailleurs aurait bien sûr joué un rôle marquant dans l’ouverture du public, mais elle croit aussi que nous devons cette avancée à plusieurs chorégraphes qui, comme elle, ont le souci de rapprocher le public de leur art. Elle souligne d’ailleurs le travail de démocratisation d’Harold Rhéaume. «Si on ne comptait que des artistes en laboratoire de recherche, je ne suis pas sûre qu’il y aurait autant de gens dans les salles. Mais nous avons besoin d’eux, puisque ce sont eux qui sont à l’avant-garde des nouvelles façons d’écrire la danse. Nous avons une diversité de chorégraphes de plus en plus grande, ce qui fait que le public arrive à se retrouver davantage dans l’offre en danse.» Selon madame Paré, on éduque le regard autant à l’école que dans les salles.

En parallèle avec sa pratique d’enseignante, Caroline Paré a aussi été rédactrice des Chroniques du regard pour La Rotonde, offrant ainsi des clés de lecture aux spectateurs de danse contemporaine. En mettant en lumière la démarche chorégraphique sans toutefois donner de réponses toutes faites, elle a utilisé cette plateforme de médiation culturelle afin d’inciter le public à être créatif et libre dans sa façon d’appréhender la danse, ce qui est toujours un de ses objectifs. Toujours en collaboration avec La Rotonde, madame Paré est aussi l’instigatrice du projet Marquer la danse, qui permet à des jeunes de créer une chorégraphie qui sera ensuite exécutée et présentée en salle par des interprètes professionnels.

Caroline Paré souligne que le contemporain d’aujourd’hui ne ressemble pas à celui d’hier, puisqu’il emprunte de plus en plus la voie du décloisonnement. Elle remarque un retour à la forme théâtrale ainsi qu’une grande influence des technologies multimédia sur le propos dansé. La danse devient performance. Elle n’est plus que sur scène et elle n’est plus que danse. L’absence de conventions permet cette sortie du canevas et confère une beauté toujours inattendue à la danse contemporaine. À nous d’en vivre l’expérience.

Cœur de mailles