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Carnet de voyage en Inde : Le monde invisible

Photo Jennyfer COLLIN
Photo Jennyfer COLLIN

/ par Jennyfer COLLIN

Le roman sur lequel je travaille explore la maternité et la féminité dans un contexte de superstitions. Grâce à ce projet d’écriture, j’ai pu m’envoler pour l’Inde en janvier 2015, dans le cadre d’une résidence d’artistes organisée dans un village de l’Orissa, un des États indiens. Jashipur.

Bien naïvement, je croyais que cette résidence, présentée comme un programme au cours duquel je serais plongée dans la culture indienne, me permettrait de me rapprocher des femmes. De connaître leur mode de vie, leurs préoccupations et leurs espoirs. Je sais, c’était mon tout premier voyage hors États-Unis. Naïve je vous dis.

Ne connaissant pas un traître mot d’hindi et encore moins d’odia, la langue de l’Orissa, j’ai patiné rare pour comprendre les gens au début. Dans les festivals, les femmes m’invitaient à danser, m’agrippaient par la manche, me retenaient dans le cercle de danseuses, moi qui piétinais leurs orteils nus. Terrible danseuse. J’ai réussi je ne sais comment à me décoincer de leurs poignes de travailleuses robustes.

Elles étaient effacées malgré les couleurs vives de leurs saris. Effacées, efficaces, toujours présentes quand il était question de nous nourrir.

Ce sont pour moi de vraies fourmis… qui réussissent quand même à s’accorder des moments de répit. Parce que toutes les femmes et nombre d’enfants s’occupent des bébés et des enfants plus jeunes. Ce qui leur permet de partager le fardeau, qui devient moins lourd à porter individuellement.

Reste que pour moi, les femmes ont longtemps fait partie du monde invisible. En retrait, elles veillaient à ce que nous ne manquions de rien. Réservées, elles étaient très curieuses de nous connaître. Je voulais trop communiquer avec elles et mes tentatives échouaient si souvent. Jusqu’à ce moment où j’ai enfin décidé de parler avec mon sourire et mes yeux. Jusqu’à ce que je m’ennuie tellement de mes enfants que tout ce qui comptait, c’était de pouvoir prendre autant d’enfants possible dans mes bras. Les enlacer, les faire sourire, les amuser. Et là, le monde invisible s’est approché de moi. C’est en montrant des photos de mes enfants que j’ai pu faire partie de leur clan. J’ai alors vu dans leur regard le respect qu’on accorde aux mères. Et j’ai senti qu’elles m’acceptaient parmi elles, même si nous ne pouvions rien nous dire avec des mots. Chalo, nai, jeeba, pani, ce sont à peu près les seuls mots que j’ai retenus durant tout ce mois passé là-bas. Ça limite les conversations. Alors les femmes me parlaient dans leur langue, hindi, odia ou autre, et je leur répondais en anglais.

J’aurais tout aussi bien pu leur répondre en français, au fond, ça m’aurait contentée à tout le moins.

– Jennyfer COLLIN –

Cœur de mailles